Turquin

Dimanche 26 mai 2024 - ROUILLAC - Vendome

Claude Joseph VERNET (Avignon, 1714 - Paris, 1789)

Naufragés sur une côte rocheuse

Cuivre

39.4 x 55.3 cm

cadre à godrons en chêne sculpté et doré d'époque Louis XVI, n°482

Estimation : 30 000 - 40 000 €

Provenance :
Acheté par le Duc de Liancourt le 30 décembre 1780 pour mille deux cents livres.


Bibliographie :

Léon Lagrange, Joseph Vernet et la peinture au XVIIIe siècle : les Vernet par avec le texte des livres de raison, 1864, p.371, n°219 : 

" Le 30 (décembre 1780) j'ay reçû de M. le duc de Liancourt pour un petit tableau sur cuivre représentant deux cadavres sur un rocher isolé au bord de la mer 1200 l(ivres) ".

Florence Ingersoll-Smouse, Joseph Vernet (1714-1789), peintre de marine: Etude critique suivie d'un catalogue raisonné de son oeuvre peint,  T.II,1926, page 116, n°1047. Fin de tempête : "Deux cadavres sur un rocher isolé au bord de la mer." - "Petit tableau sur cuivre." 


Dès les années 1750, Joseph Vernet met à la mode des sujets de naufrages, avec quelques corps échoués sur les côtes, thématique qu’il poursuit ensuite tout au long de sa carrière. A sa suite, les paysagistes de la seconde moitié du 18e siècle illustrent les catastrophes naturelles tels que les tempêtes, les éruptions volcaniques et les tremblements de terre, décrivant l’impuissance de l’homme face à la force de la Nature, préfigurant le mouvement romantique. Les intempéries sont alors perçues comme un écho des tourments intérieurs.

 

Dans ses commentaires de salons, Diderot encense Vernet et écrivant en 1763 :  "S'il suscite une tempête, vous entendez siffler les vents, et mugir les flots ; vous les voyez s'élever contre les rochers". Le philosophe anglais Edmund Burke dans son essai Recherche philosophique de nos idées du Sublime et du Beau , publié en 1757, affirme : « tout ce qui est terrible . . .  est une source de Sublime ». Le sentiment de peur, de solitude face à l’infini, procure une émotion esthétique. Ces anecdotes étaient développées dans la littérature de l’époque, par exemple dans le roman Paul et Virginie de Bernardin de Saint-Pierre. Encore aujourd’hui, cette délectation pour ces sujets tragiques sont mis en scène au cinéma (le film Titanic).

L'oeil du spectateur est placé au raz-de l’eau : la ligne d’horizon, au tiers de la hauteur du tableau, est rompue par l’ondulation des vagues. Notre composition s’articule autour d’axes géométriques forts, notamment en X. Depuis l’angle inférieur gauche, le mouvement ascendant part des vagues et s’élève jusqu’à la falaise. L’autre diagonale descend des nuages jusqu’au morceau qui flotte en bas à droite. Les deux figures sont échouées sur un rocher au centre de cette croix. Il s’agit d’un couple dénudé, se tenant la main, associant l’Amour dans la mort, Eros et Thanatos, non sans un certain érotisme.

 

Dans ce petit format pour amateurs, Vernet conserve l'aspect particulièrement réaliste du ciel orageux et de mer démontée qui ont fait le succès de ses grandes toiles. Les variations atmosphériques sont rendues grâce l'harmonie chromatique de gris et de bleu, relevée par des touches rouges savamment disposées, et le blanc de l'écume des vagues. La luminosité et la transparence obtenue grâce au support de cuivre soulignent la grande qualité picturale de l'ensemble. Vernet transcende ici ses modèles, Salvator Rosa, Jacob van Ruisdael, Ludolf Bakhuizen, Adrien Manglard. Une légende se crée, l’artiste se serait fait attacher  en pleine tempête, se serait fait attacher au mât afin de saisir au mieux le déchaînements des éléments et de restituer de la manière la plus fidèle les sentiments ressentis.

 

L’apogée de la description des mers agitées et des tempêtes se situe au 19e siècle avec Gudin, Isabey, en France, les dessins de Victor Hugo, Courbet, Turner en Angleterre . . . Les héritiers directs de Vernet ne seront autres que les peintres romantiques comme Théodore Géricault et son propre petit-fils, Horace Vernet. Au moment du naufrage de La Méduse, ces deux peintre multiplient ce type de marines dramatiques : l’Épave du premier (Bruxelles, musées royaux des Beaux-Arts) et La Vague du second (vers 1820-1825, collection particulière) sont autant d’échos de notre tableau . . .  Cette filiation thématique a été étudiée dans la très belle exposition du musée de la Vie Romantique à Paris ("Tempêtes et naufrages. De Vernet à Courbet " 19 mai - 12 septembre 2021).

 

Biographie du peintre : 

Né en Avignon en 1714, Joseph Vernet part à Rome à l'âge de vingt ans. Découvrant les œuvres de Claude Gellée, de Salvator Rosa et d'Andrea Locatelli, il décide de devenir peintre de paysages et entre dans l'atelier d'Adrien Manglard. A partir de 1740 sa réputation de peintre de marines est établie auprès d'une clientèle essentiellement composée de diplomates français en poste en Italie et aussi d'Anglais accomplissant leur Grand Tour. En 1745 il épouse Virginia Cecilia Parker, fille d'un capitaine de la marine pontificale et ses talents sont officiellement consacrés en 1746 lorsqu'il est agréé à l'Académie Royale de Paris, ce qui lui permet d'exposer au Salon dès cette année-là. En 1750, la visite de l'atelier de Vernet est devenue incontournable : Abel-François Poisson de Vandières, plus tard marquis de Marigny et directeur des Bâtiments du roi, ne manque pas de s'y rendre lors son séjour en Italie. Peu après, il rappelle le peintre en France et lui confie en 1753 la plus prestigieuse commande de sa carrière, la célèbre série des Ports de France, qui l'occupera près de vingt ans. De retour à Paris en 1776, après le vaste tour de France qui lui a permis de finaliser cette commande royale, Vernet aborde une période plus sereine : profitant de sa célébrité il s'attache alors essentiellement à la représentation de marines, souvent en pendant. C'est vers 1757 que Vernet commence à peindre sur cuivre, mais c'est surtout dans la dernière partie de sa carrière qu'il utilise ce support précieux et coûteux.